L'auteur

  • Harford
Mardi 13 novembre 2007 2 13 /11 /Nov /2007 13:21
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prussiens-marne.jpg [ Ecrit pour l'atelier Imaginair  ( Thème 11 : « Différences » ) ]

 

Lucien avait tout juste dix-neuf ans quand la patrie l’a appelé dans les tranchées. C’était la première fois qu’il quittait sa Provence natale, remarquant à peine les changements du paysage durant son transport en train. Il blaguait, buvait, chantait avec ses camarades de la côte varoise. La Provence était encore dans ce train.

 

Trois jours après sa descente dans la tranchée, il est perdu, désorienté, tout lui est étranger ici. Le brouillard ne s’est pas levé depuis son arrivée, il ne savait pas qu’il était possible de passer du matin au soir sans voir le ciel, sans voir le soleil, sans voir un nuage. Le froid et l’humidité lui infligent des morsures qu’il ne connaissait pas. Et puis il y a les autres, ils ont le même uniforme que lui, mais certains sont tellement étranges : ces deux bretons, il ne comprend même pas ce qu’ils disent, et ce gersois avec son accent bizarre, il le comprend à peine mieux.

Quant aux Boches, il ne les a pas encore vus, même de loin. Le brouillard a figé le champ de bataille et rendu l’ennemi invisible. Pourtant il a l’impression de les connaître ces Boches, à force d’en entendre parler. Des espèces de grosses mécaniques stupides, avec un casque à pointe parfois, alimentés à la « Kartoffel », la patate. Il paraît que leur force c’est la discipline, le capitaine en parlait hier : « Les français, c’est difficile à commander parce qu’ils sont toujours un peu cabochards, mais c’est les meilleurs soldats. Pas comme ces Boches toujours disciplinés mais lourdauds au combat. Ils sont pas comme nous les Schleus, c’est pour ça qu’on les aura ! ». Le capitaine a l’air sûr de lui, mais les autres ne sont pas trop joyeux pourtant. Il y a Pierre, l’instituteur, souvent à l’écart, mais gentil, prévenant avec Lucien. Il l’a abordé l’autre jour : « Oh le bleu, si tu veux faire de vieux os ici, faut pas faire de vagues. Y paraît qu’ils ont commencé à fusiller ceux qui veulent plus aller au casse-pipes. Le mieux qui peut t’arriver, c’est de perdre une main ou un pied, et t’iras retrouver le soleil chez toi dare-dare ».

Cette fois la Provence a bien disparu, Lucien se sent si seul, loin de tout ce qu’il connaît, loin de ceux qu’il aime. Il ne sait pas écrire, alors Pierre rédige sous sa dictée. « Mes très chers parents, vous me manquez déjà, et je ne pense qu’à vous retrouver au village. Je n’ai pas encore tiré une seule fois et je me demande bien ce que je fais ici. J’aurais préféré être débile comme Gaston, tout le monde se moque de lui parce que c’est l’idiot du village, mais grâce à ça il ne viendra jamais ici. Pour le moment les Boches se cachent et on attend que le brouillard se lève pour aller les chercher. J’espère vous ramener bientôt un de leurs casques à pointe. Je vous embrasse de tout cœur. Lucien »

 

Ce sont les vibrations, plus que le bruit, qui réveillent Lucien. « Ca y est, c’est reparti ! ». La voix lointaine de Pierre achève de le tirer du sommeil où il s’était réfugié. Le brouillard a disparu et les premiers obus tombent déjà à proximité, avant même que le soleil n’ait le temps de monter dans le ciel. Propulsé à son poste, Lucien se risque à jeter un regard par-dessus la tranchée. Il découvre le « no man’s land », un paysage lunaire où subsistent quelques restes d’arbres calcinés, dans un enchevêtrement de ferraille, de boue et de barbelés. Le sifflement de la balle allemande au ras de son casque le sort de son hypnose. « Oh le bleu reste avec nous ! Si t’as vraiment envie d’aller voir comment c’est là-bas, t’inquiète pas, ça va pas tarder ».

Une heure plus tard, dopé par toute l’adrénaline que son corps peut libérer, il emboîte le pas à ses camarades et sort de la tranchée, baïonnette au canon. La tranchée allemande est pilonnée par l’artillerie pour favoriser leur sortie. Le vacarme est terrible et très vite la fumée enveloppe le champ de bataille d’un linceul effrayant. Le fer et le feu jaillissent de tous cotés, déchiquetant et brûlant les chairs. Lucien avance comme un automate, sans s’arrêter aux cris terrifiants qui ponctuent les rafales. Il n’y voit pas à vingt mètres, et le masque à gaz n’arrange rien. Il ne les voit toujours pas ces Boches, où sont-ils, il est venu jusqu’ici pour eux non ? Il croit distinguer les premières ombres jaillir de la tranchée adverse, les voilà enfin, ces inconnus qu’il est venu tuer… Mais l’enfer s’abat subitement sur eux, avant même que Lucien n’ait le temps d’ajuster une des ombres. Erreur de l’artillerie alliée ? Erreur des canons ennemis ? Qu’importe la couleur des obus qui leur tombent dessus, le résultat est un chaos indescriptible. Lucien se sent projeté dans les airs comme un pantin sans valeur, avant de retomber dans un magma froid et obscur.

 

Le goût acide de la terre est la première sensation qui le ramène à la conscience. La douleur des ses jambes lui fait immédiatement comprendre qu’il n’est pas mort. Pourtant il est enterré. Il tente d’hurler, il tousse en avalant de la terre, puis l’énergie du désespoir lui permet de dégager un bras, une épaule, et enfin son visage tuméfié émerge du bourbier où l’explosion l’a jeté. Les idiots qui les bombardaient ont du se rendre compte de leur erreur, la pluie d’obus a cessé. Autour de lui des morceaux de corps ont été projetés par les dernières explosions, sans qu’on puisse dire s’ils appartiennent à des soldats allemands ou français. Le « tac tac tac » d'une mitrailleuse se fait encore entendre au loin. Lucien ne peut s’extirper de son tombeau, il se demande ce qui reste de ses jambes. Il n’ose pas appeler les brancardiers à l’aide, les Boches ne doivent pas être bien loin…

« Hilfe ! ». Lucien aperçoit une main ensanglantée dépasser derrière un talus à une quinzaine de mètres de lui. Un Boche blessé, si près de lui ! Sa première pensée est de chercher son fusil, mais il a disparu dans l’explosion, probablement enfoui comme lui, sous des mètres cube de terre. Lucien ne comprend pas l’allemand, mais il entend le soldat gémir, il comprend qu’il appelle sa mère. Lucien ne peut s’empêcher de penser à sa propre mère. Personne ne saura comment ils sont morts s’ils restent ensevelis ici, le no man’s land est devenu un immense cimetière improvisé où le fer et les chairs de tous bords ont fusionné.

Les gémissements du Boche ont diminué d’intensité, la main ensanglantée ne se dresse plus derrière le talus. Lucien sombre dans une torpeur étrange, ses jambes ne lui font plus mal, comme si le froid l’avait anesthésié. Il se demande s’il va mourir avant l’autre, quand il entend les sifflets signalant le repli des poilus. Ils ne sont plus que quelques-uns à revenir de la tranchée ennemie qui les a rejeté comme des parasites. Il les voit passer derrière le talus où la main agonisante se lève encore une dernière fois ; un dernier cri, un coup de feu, c’est fini pour lui. Ils s’approchent maintenant de lui, le canon de fusil fume encore, il se lève dans sa direction, le doigt glisse vers la gâchette. Lucien ne reconnaît le visage de Pierre qu’au dernier moment, tant il est déformé par la peur et par la haine.

« Pierre ?…

-- Lucien ! Je t’avais pris pour un Boche dans ce bourbier ! J’ai failli te liquider ! »

 

Avec ses deux jambes en miettes, Lucien a été renvoyé chez lui. Il n’aura jamais vu un Boche de près, ni même tiré une balle. Il ne parlera jamais de la guerre. Pourtant il a tant appris.

 

Publié dans : Historique (Fictions) - Par Harford
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Commentaires

Un texte expéditif! Pas le temps de traîner. Du coup, on voit bien le côté absurde de tout ça!
Commentaire n°1 posté par Benoît le 13/11/2007 à 22h58
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