Ca fait maintenant trois jours qu’ils m’ont enfermé dans cette chambre. Je vais beaucoup mieux. Les murs sont blancs, tout comme le plafond que je fixe pendant de longues heures. Les draps aussi
sont blancs. La sueur de mes cauchemars n’a pas le temps de les auréoler, ils sont changés si souvent.
Malgré les médicaments, mes nuits sont encore hantées par ces images qui m’ont brûlé le cerveau, avant qu’on m’amène ici. Je me souviens de cette vie, à l’extérieur, cette vie d’avant. J’étais
comme tout le monde, j’étais comme vous. Non, j’étais plus fragile que vous. Télévision, publicité, internet, magazines, affiches géantes, écrans de GPS, écrans de distributeurs de billets, écrans
de pompes à essence, … j’ai fini par ne plus rien distinguer, mon cerveau « ne pouvait plus fabriquer l’image en couleur transmise par le nerf optique », a dit le docteur. J’avais l’impression de
regarder la vie au travers d’un kaléidoscope, de voir des choses qui n’existaient pas. Une espèce d’overdose d’images m’avait mis à genoux. Le monde était devenu une agression permanente.
Le docteur m’a parlé de cet homme mort d’épuisement après une quarantaine d’heures face à l’écran d’un jeu vidéo. C’était peut-être pour me distraire, ou pour me dire que j’avais échappé au pire.
Moi, je me contentais de quatre ou cinq heures de télévision par jour, bien méritées après une journée devant l’ordinateur, passée à déplacer des fenêtres colorées, à répondre aux messages avec des
petits bonhommes jaunes qui rigolent… De plus, je n’étais pas toujours devant un écran. Je regardais les affiches dans le métro, les grandes, sur les murs qui viennent se courber au-dessus de votre
tête. Je n’étais pas spécialement dépressif, non plus ; je sortais de temps en temps, admirer quelques vitrines de la mode de printemps, choisir de beaux produits colorés dans de lumineux
hypermarchés.
Et puis ma tête a pris feu. J’étais comme ébloui, aveuglé. Même mon corps m’était devenu étranger, je voyais ma main comme un bloc de lave incandescente. Pris de vertige, j’ai dû m’adosser à un
arbre et fermer les yeux. Mais la tempête d’images ne me quittait plus. J’ai hurlé.
A présent je vais beaucoup mieux. L’isolement et la quiétude de cette chambre ont chassé la tempête. Ou bien ce sont les médicaments, je ne sais pas. Je flotte dans un état limpide, le monde est
devenu noir et blanc, net et précis, débarrassé de toute pollution.
Parfois je regarde ma main, en me souvenant du bloc de lave incandescente qu’elle était devenue. La salamandre ne m’a pas quitté depuis que je suis ici, je sens ses petites pattes griffues sur le
dos de ma main. Elle a toujours été là, mais je ne l’avais jamais remarquée avant que mon cerveau ne s’embrase.
« La salamandre, hum, le mythe de l’animal qui résiste au feu… Savez-vous cher collègue, que Jean d’Aragon avait associé cet animal à sa devise -- Durabo, je souffrirai avec patience. -- A mon sens
c’est une représentation psychique du combat que mène votre patient, mais ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’il ait encore des hallucinations, malgré les neuroleptiques. »
Je ne suis pas surpris que le docteur ne voie pas la salamandre, puisque moi-même je ne la voyais pas, avant. Et vous, la voyez-vous depuis qu’elle a surgi du feu de ma main ? Elle est sûrement
avec chacun d’entre vous, sans doute inaperçue, au milieu de votre brouhaha quotidien.
***
Huitième jour. J’évite de mentionner la salamandre devant le docteur. Pourtant elle est toujours là, sur ma main. Elle commence à m’horripiler d’ailleurs, car elle m’oblige à me poser des
questions, à réfléchir. Comme je vais mieux, ils veulent me renvoyer à ma vie d’avant, me replonger dans les rouages du monde, faire disparaître la salamandre, et me faire reprendre ma vie de
robot. « Que veux-tu vraiment ? Quel est le sens de ta vie ? » semble-t-elle me dire dans le silence de ma chambre. Je n’arrête plus de me retourner sur mon passé, d’imaginer mon futur, de démonter
la façon dont marche le monde, d’en analyser les absurdités.
***
Douzième jour, ma sortie de l’hôpital est prévue pour demain matin. Je ne supporte plus la salamandre. Trop de doutes m’ont envahi, je ne suis plus sûr de rien. Le docteur semble confiant, il ne
voit rien du trouble qui est né en moi. Je ne me sens pas capable d’affronter les questions, les remises en cause que cette fichue salamandre entretient. Parfois je lui crie « Tu n’existes pas, tu
n’as pas de place ici ! Laisse-moi ! » Mais elle m’adresse à peine un regard muet, et me laisse à mes interrogations.
***
Comme presque tous les soirs depuis ma sortie d’hôpital, je me suis endormi devant la télévision, vers 23 heures. Tout le monde se félicite de mon rétablissement. Je travaille et je me fais plaisir
en achetant des choses. J’ai vraiment passé un sale moment dans cet hôpital, avec ces hallucinations de salamandre. L’autre jour, j’ai revu un vieil ami d’enfance, le pauvre est devenu un vrai
marginal, il fait pitié à voir. Il était tout excité à cause d’un nouveau journal :
« Je t’assure, enfin un journal indépendant, sans publicité, qui ne subit aucune influence, et qui n’a peur d’aucune remise en cause. Achète-le, c’est le genre de lecture qui te pousse à réfléchir
! ».
Par pure politesse, je lui ai demandé le nom de ce journal.
« La salamandre ! »