L'auteur

  • : Harford
  • : Var
Samedi 17 novembre 2007
communauté : Au fil des mots
Tulum.jpgImage : © Bruno Girin

[ Ecrit pour l'atelier Imaginair  ( Thème 9 : « Apparences » ) ]



« Merci, gracias ! » Deux sourires éclatants venaient gratifier le jeune homme qui me rendait l’appareil-photo. Comme des milliers de touristes, nous venions de nous faire photographier sur ce promontoire rocheux dominant la baie de Tulum. Temples mayas sur fond d’azur, vieilles pierres et sable blanc, la carte postale du bonheur venait une nouvelle fois d’être tirée sur ce coin de paradis, envahi par des iguanes ignobles.
Comment ne pas avoir l’air heureux sous le soleil des vacances ? Il doit nous imaginer en voyage de noces. J’ai pourtant l’impression de suivre le cortège funèbre d’un bonheur défunt. Sonia aussi affiche le masque de la gaieté, pour mieux cacher ses cicatrices, ses vilaines blessures purulentes. On veut encore croire que les kilomètres et le soleil vont nous guérir du mal qui nous ronge, comme si les UV pouvaient nous traverser et nous purifier, en plus de colorer notre peau.
 
Sur la plage, le corps de Sonia attire les regards. Elle m’a toujours fait penser à ces filles des pages centrales des magazines, objets de fantasmes de milliers d’adolescents et de bons pères de famille. Je sais que je suis tombé amoureux de ce cliché, initialement. Mais l’odeur du papier glacé peut devenir trop forte parfois.
Quant à moi, je sonne faux dans ce paysage. Avant-hier j’étais encore encravaté, endimanché un vendredi, bon petit soldat gominé des salles de marchés boursiers. Aujourd’hui je me rêve vendeur de bières sur la plage mexicaine, cheveux au vent, peau tannée et sandales aux pieds. En portant mon regard au-delà de l’horizon des courbes de Sonia, je ne peux m’empêcher d’épier quelques jambes, fesses ou poitrines inconnues. Régulièrement, des gamins viennent nous proposer des boissons, friandises, ou autres reproductions d’art maya made in China. Nous sommes définitivement catalogués comme touristes aux poches pleines. Trop pâles, trop souriants, trop oisifs peut-être pour donner l’illusion d’être indigènes.
Non loin, un couple plus âgé semble nous regarder avec insistance. Ils doivent avoir la cinquantaine, l’âge où, les enfants suffisamment grands, on peut partir à nouveau en vacances en couple. Ils ont l’air de touristes, comme nous. J’ai beau les ignorer, leur présence m’agace et je propose à Sonia de rentrer à l’hôtel à Cancun. Elle acquiesce silencieusement. A vingt-cinq ans, son cœur, que je pensais avoir définitivement conquis, est devenu soudain un océan insondable. Est-elle irritée par mes regards portés sur d’autres corps, par mes pensées dont elle n’a plus l’exclusivité, ou bien est-elle lasse d’être ici, lasse de ma présence, tout simplement…
La piscine de l’hôtel succède à la plage, le restaurant succède à la piscine, et la nuit succède au jour, posant ses ombres sur une relation que seuls nos corps continuent à qualifier d’amoureuse.
 
***
 
La lumière inondant le patio réservé au petit-déjeuner est éblouissante, la fraîcheur du matin déjà presque dissipée. Le serveur parle français, il nous accueille avec un « Bonjour les amoureux » qui me fait presque chanceler. Je relève les yeux de la tasse de café qui a absorbé l’image de mon rictus, pour appréhender le regard de Sonia, à la recherche d’une complicité disparue. Mais nos regards s’évitent au dernier moment, comme des avions d’acrobatie lancés à pleine vitesse face à face. Dévié, mon regard atterrit sur une table occupée par le couple d’hier, à la plage. Visiblement ils nous ont reconnus aussi. Pas de doute, ils parlent encore de nous avec leurs petits regards en coin. Leur présence exacerbe ma mélancolie en irritation. Qu’est ce qu’ils nous veulent, encore des soixante-huitards échangistes ? La bonne blague, ils croient au Père Noël ou quoi ? A moins qu’ils n’occupent la chambre voisine de la nôtre et n’aient entendu nos ébats de la nuit dernière ? Je décide de les ignorer à nouveau, mais je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil de temps en temps, de vérifier que nous sommes toujours leur centre d’intérêt.
Immanquablement, ils sont encore là à la sortie en bateau du lendemain après-midi. Je les imagine enseignants, vaguement intellectuels de gauche, plus ou moins syndiqués, et à la recherche de quelques frissons improbables, avant d’être atteints par un âge qui leur fait déjà peur. J’hésite à attirer l’attention de Sonia sur eux, au cas où mes soupçons relatifs à leur velléité d’échangisme seraient fondés. Nous avons eu notre dose quasi létale de vaudeville, Sonia et moi, avant d’opter pour ces vacances de la dernière chance, et je ne veux pas évoquer quoi que ce soit qui puisse faire écho à ces aventures salées que nous essayons de noyer dans la mer des Caraïbes. A tout moment je m’attends à voir les libidineux s’approcher, trouver quelque prétexte pour entamer la conversation, tenter une manœuvre d’abordage quelconque. Mais ils restent étrangement passifs, sans pour autant disparaître du cadre de notre idylle sur catalogue. Et bien, qu’ils gardent leurs désirs frustrés, j’ai suffisamment à faire avec ma vie anesthésiée.
 
***
 
La semaine de détente programmée s’achève et j’ai l’impression de n’être jamais parti. Bientôt j’endosserai à nouveau mon costume de « golden boy » ; du plaqué or oui, sur un grand vide intérieur. Un sourire éclatant, oui, pour retenir l’océan d’amertume caché dans mes yeux. Le bronzage de Sonia pourrait à présent lui donner des allures de mexicaine, mais il sera vite terni par les néons du métro. Son regard quant à lui, n’a pas changé. Toujours ce mystère muet de sentiments mêlés jusqu’à l’inextricable.
Dans l’avion du retour, je ne suis plus surpris de voir ceux que j’appelle désormais « le vieux couple » s’asseoir quelques rangs devant nous. Dans quelques heures Paris les aura absorbés dans son océan de béton gris, et ils ne seront plus qu’un vague souvenir de ces vacances douces-amères.
Les côtes françaises étaient probablement en vue lorsque la lumière et les cris me sortent du sommeil où j’avais trouvé refuge. Dans mon réveil, je crois voir le libidineux du vieux couple enlacer une hôtesse. En fait de l’enlacer, il l’a ceinturée et maintient une lame appuyée sur sa gorge blanche. Mon réveil se transforme en cauchemar quand la femme du libidineux brandit un objet en hurlant des mots que je ne comprends pas… Un éclair aveuglant, un souffle qui sature mes tympans, et puis ce vent glacial qui vient me fouetter le visage. Les cris ont été remplacés par le sifflement de l’air qui s’engouffre par le trou béant percé dans la carlingue. L’avion tombe comme une pierre. L’adrénaline qui envahit mon corps me fait retrouver des sensations oubliées, je regarde Sonia : ses yeux ont retrouvé le chemin des miens, pendant quelques secondes nous partageons à nouveau quelque chose d’inviolable, qui n’appartient qu’à nous seuls.
 
publié dans : Autofiction par Harford
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